Dans le monde du judo, la famille Clerget a fait son nid. Entre le père 6e dan, Francis,   et ses trois enfants, Chloé, Axel et Arthur, judokas de niveaux national voire international, Agnès, la maman, a dû trouver sa place. Elle se livre. De ses moments les plus forts à ses périodes les plus compliquées.

Par Delphine Catalifaud

Elle vit judo, respire judo. C’est sa vie, parfois même à son corps défendant. Agnès Clerget baigne dans le judo depuis 1968, depuis qu’elle a poussé la porte du club de Nogent, où elle fait ses premières armes. A 60 ans tout juste, elle a écumé les gymnases de France et de Navarre, ceux du fin fond de l’Europe. Elle a presque fait le tour du monde. Pas pour elle, mais avec son mari, Francis, rencontré dans sa jeunesse sur les tatamis nogentais, et ses enfants, d’abord Chloé, puis ses deux frangins, Axel et Arthur.

Dans l’ombre de son époux, 6e dan mais aussi ultra-sollicité directeur technique du JC Marnaval/Saint-Dizier depuis des lustres, dans les traces de ses fils, Arthur, un peu en retrait maintenant, mais aussi Axel, leader français des moins de 90 kg, vice-champion d’Europe et dans le top 15 mondial, Agnès Clerget a parfois frôlé l’overdose. «Au début du club de Marnaval, le secrétariat était à la maison. Le téléphone sonnait tout le temps !», se rappelle Francis, son mari. «Le judo, c’était du matin au soir. Au club, à l’entraînement et même à table, enchaîne Agnès. Il m’est arrivé que quitter la pièce en disant que je reviendrais quand on changerait de sujet. Il faut vraiment être dedans !», raconte-t-elle. Dans ses propos, pas de regrets, simplement le constat qu’à un moment, il lui fallait déconnecter, voir autre chose. Exister en dehors du judo, en somme. «Partout, et encore maintenant, on me disait “ah, tu es la femme de Francis !”, “ah, tu es la maman d’Axel, d’Arthur, de Chloé !”. A un moment, j’ai eu besoin d’être moi, Agnès. C’était comme un besoin de reconnaissance, parce qu’accéder au plus haut niveau français, puis international, ce que vit Axel depuis quelques années maintenant, c’est beaucoup de sacrifices familiaux», confie-t-elle.

«La fierté doit leur appartenir»

Agnès Clerget a entrepris un travail psychologique de fond pour mieux gérer la situation. La réussite de ses enfants, elle en est fière. Enfin, non, explique-t-elle, ce n’est pas le mot adéquat. Parce qu’elle refuse de se l’approprier. «C’est une grosse satisfaction. Mais la fierté, elle doit leur appartenir. Ce sont eux qui ont travaillé pour en être là, précise-t-elle. Moi, ma fierté, c’est surtout quand on me dit que mes gamins sont bien éduqués. Et puis ils ont des diplômes parce que le sport, c’est bien, mais ça ne fait pas vivre. Pour ça, j’ai beaucoup œuvré». Et de plaisanter : «Parfois, quand même, j’aurais préféré qu’ils continuent la natation. Laver deux fois les maillots de bain par semaine, ç’aurait été moins pénible que les kimonos !»

Pour la partie sportive, la maman s’est effacée. Elle a beau arborer un troisième dan à sa ceinture, avoir un brevet d’État en poche, qui lui a permis d’enseigner pendant vingt ans, elle ne s’est pas sentie légitime. Pas à sa place. Mais elle a toujours été là. Tout près, mais pas dans la lumière. «On est allé au bout du monde pour les voir en compétition. Je me souviens d’un aller-retour en Croatie, à Zagreb. Quand on est entré dans la salle, à peine à l’heure, on a entendu le nom d’Axel, appelé sur le tapis. Il a perdu dès son premier combat. On est reparti aussi sec. Le lendemain, c’était boulot…»

«Mal dormi, mal mangé»

Souvent, ses collègues professeurs du collège de La Noue, à Saint-Dizier, ont demandé à Agnès Clerget comment elle faisait pour encaisser, pour suivre le rythme. Elle ne sait pas vraiment répondre, mais jamais elle n’a rechigné, même torturée par le stress. «Depuis que mes enfants ont atteint les championnats de France 1re division, j’ai toujours mal dormi, mal mangé avant une compétition. Je fais les 100 pas.» Elle poursuit, en se marrant. «Au début, je filmais toutes les compétitions. On a un placard complet à la maison. A un moment, les enfants m’ont dit :  »tu sais maman, ils sont quand même vachement beaux les plafonds des gymnases où on combat ». C’est vrai qu’à chaque fois qu’un d’eux gagnait, la caméra sautait !»

Depuis, elle a posé le camescope. Ces moments forts sont dans sa tête. Par milliers. Comme quand Arthur, son  »petit dernier » est devenu champion de France. «Je n’ai pas réalisé. Mon petit à moi entrait dans la cour des grands», raconte-t-elle, toujours aussi émue. Comme la fois où Axel a eu droit à sa première Marseillaise, ou que Chloé, son aînée, a perdu son combat en championnat de France première division parce qu’elle s’est retournée vers le tapis voisin de son frère Axel… pour l’encourager. «On a tous grandi dans le judo. Je ne me suis jamais rendue compte de la trace qu’on pouvait laisser jusqu’à ce qu’un article paraisse à ce sujet, sur mes trois enfants judokas. Moi, je pâmais devant ces familles de champions. Et là, c’était notre famille. J’ai pleuré», se souvient-elle. En 2015, en Corée du sud, elle s’est de nouveau effondrée, dans la tribune des Universiades d’été. Axel avait été choisi comme porte-drapeau. «C’est mon fils, c’est mon fils, j’ai crié quand il est apparu dans le stade. Les Universiades, c’est comme les Jeux olympiques, aussi fort. Tout le monde m’a regardée, médusé. Cela prend aux tripes».

Même pudique, son instinct de maman n’est jamais loin. Sa fierté, quoi qu’elle en dise et même si le mot ne lui sied pas, non plus.

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